Transhumanisme sous le soleil de Californie (Ring)

http://www.surlering.com/article/article.php/…/transhumanisme-sous-le-soleil-de-californie

« Les choses changent. Mais si vite… Est-ce que les habitudes des hommes pourront suivre ? » Isaac Assimov.

 H+ pour « Homme augmenté », symbole du Transhumanisme. Mouvement de pensée encore méconnu en France mais dont l’influence ne cesse de croître outre atlantique, le Transhumanisme tire ses racines dans la cyberculture américaine. Ce nouveau courant intellectuel, qui fascine autant qu’il effraie, travaille à l’accroissement des capacités de l’Homme, qu’il s’agisse de son cerveau, de son corps et de son ADN. Noble cause de prime abord mais qui mérite tout de même d’un point de vue de la prospective et de l’éthique de s’y attarder. Plus précisément, les transhumanistes souhaitent opérer aujourd’hui et dans les décennies futures des synergies expérimentales spectaculaires au carrefour de différentes disciplines que sont les nanosciences, la robotique, l’informatique, l’intelligence artificielle, la biologie et les sciences du cerveau, toutes complémentaires en vue de réaliser une utopie vieille comme le Monde, l’immortalité de l’Homme ! La fusion homme/machine sensée être le stade terminal de l’évolution darwinienne où le post humain trouvera son salut éternel.

Un nouveau délire New Age ? Une secte de doux rêveurs qui confond réalité et romans de science fiction ? Ou au contraire des chercheurs précurseurs au seuil d’une formidable nouvelle frontière pour l’Homme ? Quoi qu’il en soit, au regard des ambitions démesurées de ce projet radical de mutation de l’Humanité, une question essentielle s’impose : le transhumanisme est-il humaniste ? Afin de tenter d’y répondre, regardons d’où vient cette philosophie futuriste et jusqu’où peut-elle aller.

Les premiers travaux de réflexion portant sur le transhumanisme virent le jour à Los Angels au début des années 70. Robert Ettinger, dont le corps fut cryogénisé, est considéré comme l’un des pionniers de la cause transhumaniste à travers son livre Man into Superman où il jette les bases du nouveau concept. Diverses publications scientifiques et des actions de recherche sur la cryogénisation, les molécules et les nanotechnologies sont accomplies au cours des années 80 et 90. Le passage au 21ème siècle sera synonyme d’institutionnalisation : l’association transhumaniste mondiale est crée. Il s’agit de fournir une visibilité publique à cette nouvelle ONG internationale qui sera rebaptisée « Humanity + » en 2008 et dotée d’une revue trimestrielle. La même année une école de formation est ouverte sur le campus de la NASA: la Singularity University, dédiée à la diffusion des savoirs et des idées transhumanistes. Cette communauté hyper technophile, qui s’étend peu à peu au Vieux continent, compterait en 2015 pas loin de 6000 membres, très implantés en Californie et dans les hautes sphères du pouvoir américain.

La démarche transhumaniste s’inscrit dans les pas de la futurologie qui vise à anticiper l’avenir à partir des données passées ou présentes. Néologisme pour signifier « humain transitoire », le transhumanisme est certain de l’avènement d’un être humain hybride doté de caractéristiques technologiques dont l’homo sapiens en sa forme biologique actuelle est totalement dépourvu. A partir de la loi de Moore qui théorise un doublement de la puissance de calcul des ordinateurs tous les 18 mois, l’écrivain et mathématicien Vernor Vinge a prévu « la singularité technologique », idée phare du courant transhumaniste, selon laquelle l’évolution du progrès informatique atteindra un niveau que l’intelligence humaine ne sera plus à même ni de comprendre, ni de maîtriser. A ce rythme, la conjecture de Vinge considère que 2045 devrait être le moment où une intelligence artificielle fera alors son apparition. Un milliard de fois supérieure à la somme de tous les cerveaux humains, l’Homme n’aurait alors d’autre choix que d’interfacer son cortex avec cette dernière, au risque sans ça d’être totalement supplanté et asservi par sa puissance intellectuelle.

Ce pari fou est bel et bien celui de l’organisation transhumaniste et plus précisément de son principal bras armé économique : Google.

Le champ d’action cognitif de l’homme a considérablement augmenté ces dernières années grâce à la réduction des distances spatio-temporelles issue du web 2.0. Ce progrès technologique est d’hors et déjà devenu pour l’homme du 21ème siècle une extension cérébrale, porteur de nouvelles possibilités d’interaction, de communication, d’information, de consommation, de réflexion. De plus en plus assisté dans son quotidien par les GAFA, l’Homme délègue désormais un nombre croissant de taches à réaliser, souvent inconsciemment. Amazon qui permet de consommer en un click, suggère à l’internaute des achats à réaliser en fonction des mots clef qu’il tape. Les Smartphone d’Apple cartographient, géolocalisent, alertent, se substituent à la mémoire de l’utilisateur en temps réel via agenda, boites mails, appli photos et autres outils de mobilité et de cloud. Tandis que Facebook qui a virtualisé les liens sociaux entre les individus renseigne par le menu détail sur le plus grand nombre.

Leader du marché avec plus de 66 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, Google se veut le fer de lance de la révolution Big Data. Capable de répondre aux requêtes des internautes à la vitesse de l’éclair, sur fonds de publicité en ligne ciblée, le célèbre moteur de recherche a vocation pour ses fondateurs à devenir une intelligence artificelle en décuplant sa puissance algotyhmique qui traite déjà 24 milliards d’octets de données par jour.

Le célèbre entrepreneur de la Silicon Valey Elon Musk a récemment déclaré que l’intelligence artificielle représentait une menace plus grande pour l’humanité que l’arme nucléaire. Avis que ne partage pas du tout un autre entrepreneur, Raymond Kurtzweil, le fondateur de la Singularity university, recruté justement par Google en 2012 au poste d’ingénieur en chef. La firme de Mountain Valley, qui finance activement la Singularity University, a sollicité celui que les médias surnomment « le Pape du Transhumanisme », par ailleurs grand consommateur de pillules de jouvence, pour son expertise pointue dans le domaine de l’apprentissage automatisé et de la reconnaissance naturelle du langage.

Les connaissances poussées de ce géni de l’informatique, mises au service du géant de la Côte Ouest, s’inscrivent plus largement dans le cadre du Google X Lab, laboratoire tenu secret dans la baie de San Francisco où les équipes de R&D travaillent, entre autres, à des innovations de rupture dans le domaine du machine learning (apprentissage automatique).

Selon d’anciens chercheurs du Google X Lab, un réseau neuronal y est actuellement en fabrication. Issu d’une multitude d’algorithmes, il serait capable de comprendre et de reproduire un nombre important d’artefacts humains (parole, émotions, images, mélodies, etc.).

Notamment, ce programme informatique est dédié au traitement sémantique et à l’apprentissage automatique du langage. A cet effet, le fameux logiciel a subi le test de Turing qui consiste à mettre en confrontation verbale un humain avec un ordinateur et un autre humain, à l’aveugle. Si l’homme qui engage les conversations n’est pas capable de dire lequel de ses interlocuteurs est un ordinateur, on peut considérer que le logiciel de l’ordinateur a réussi le test. Dans le cas du Google X lab, le prototype en phase de développement a obtenu un taux de succès de 93%. Voilà pour la dimension software du projet.

Concernant la partie hardware, cette intelligence artificielle serait destinée à être logée au sein d’un dispositif robotique humanoïde, doté à la fois d’une interface d’expression orale et écrite.

Preuve du caractère éminemment stratégique de ce sujet de recherche, Facebook a également ouvert son laboratoire en intelligence artificielle fin 2013, AI Research. La start up anglaise Deep Mind, experte en deep learning, lui a échappé en janvier 2014 au profit de Google qui a dépensé pour son acquisition la modique somme de 400 millions d’euros. Élu par le MIT comme l’une des 10 plus grandes avancées technologiques en 2013, le deep learning est une discipline qui rassemble des algorithmes utilisés pour le machine learning dans le but de simuler le fonctionnement de l’activité du cerveau humain.

En termes de croissance externe, Serguei Brin et Lary Page ont investi 2 milliards d’euros en 2013 à travers le rachat de 8 sociétés, toutes spécialisées dans la robotique de pointe : voiture sans chauffeur, chien robot, robots humanoïdes à usage militaire, etc. L’intérêt croissant de Google pour les androïdes trahit sans équivoque l’obsession transhumaniste : anticiper l’ère du cyborg. Les techno prophètes californiens sont convaincus que la transformation du corps naturel en automate est des plus souhaitables en vue d’optimiser ce dernier à différents niveaux.

Cependant, réaliser le vieux rêve prométhéen de l’immortalité se joue aussi sur le terrain de la santé. Dans ce domaine, les GAFA qui se livrent une bataille féroce pour dominer le marché, se situent à la pointe de la recherche en ingénierie biomédicale et sur le génome humain. Soucieux dans un premier temps de pouvoir prévenir le panel le plus large de maladies génétiques, les géants du web investissent de plus en plus dans les outils du big-data qu’ils tentent d’appliquer au séquençage ADN. L’idée est d’utiliser des super calculateurs (IBM, BULL) capables d’analyser en un temps record et pour un coût réduit des mégas données génomiques actuellement stockées par les laboratoires publics et privés. Ces masses de données génétiques rationnalisées seront ensuite destinées à figurer au sein d’un cloud où elles seront croisées à d’autres type de data (antécédents familiaux, historique infectieux, habitudes alimentaires, bilan de santé, activité physique, etc.) en vue d’établir un maximum de corrélations, utilisables ensuite par les praticiens et ouvrant ainsi la voie à la généralisation des médecines dites « personnalisées ou prédictives ». Ce type de thérapeutique vise certes à devancer les problèmes de santé grâce à une connaissance améliorée et un traitement standardisé du code ADN, néanmoins aux yeux des instances bioéthiques, il y a un risque que ce noble principe de précaution soit détourné dans un second temps à des fins eugénistes. La société 23&me, filiale de Google spécialisée dans l’étude ADN, ne cache pas son souhait à court terme de vouloir mettre sur le marché des solutions de procréation « optimisée ». Comprendre : présélection de gamètes afin de répondre aux attentes de géniteurs désireux  d’influer sur le poids, la couleur de cheveux, la taille ou le QI de leur futur enfant. Exit les maladies mentales et autres scories que la thérapie génique se propose de gommer en amont des naissances. Bienvenue au pays des embryons façonnés à la carte et de l’homme parfait.

« Si vous me demandez aujourd’hui s’il est possible de vivre jusqu’à 500 ans, la réponse est oui », a récemment affirmé Bill Maris, l’homme à la tête de Google Ventures, la branche de capital-risque du groupe. Après l’intelligence artificielle, la robotique et la génétique, autre domaine d’exploration des adeptes de l’homme augmenté : les nanotechnologies. Vouées à révolutionner la médecine dite classique par leur capacité à appréhender et manipuler l’atome, elles doivent permettre un diagnostic en amont des troubles sanitaires.

Différents projets encore portés par le Google X lab sont en pleine expansion avec des objectifs ultra ambitieux dans le domaine de l’infiniment petit. Des nano particules connectées à avaler pour la détection précoce de cellules cancéreuses. Fixées sur ces cellules suspectes, les nano particules constituées de fer seront attirées par un bracelet aimanté capable de les détruire à l’aide de signaux d’hyperfrequence. En partenariat avec Novartis, les chercheurs de Google sont en train de développer également une lentille de contact intelligente, reliée en wifi à un appareil de mesure, servant à tenir ce dernier informé en permanence du taux de glycémie présent chez le patient diabétique, porteur de la lentille.

La revue étourdissante des ambitions transhumanistes amène ensuite à interroger la philosophie en question : de quoi est-elle véritablement le nom ?

Les transhumanistes se réclament de la philosophie des Lumières dont ils se considèrent les héritiers directs. En oeuvrant au développement des avancées technoscientifiques actuelles, la pensée transhumaniste prétend s’inscrire dans la droite ligne des penseurs du XVIIIème siècle qui eurent à cœur de permettre l’essor des savoirs au service d’une évolution éclairée du monde, faisant voler en mille morceaux l’obscurantisme de l’époque. A la différence des Encyclopédistes ou de la Royal Society, la promotion de l’accès aux nouvelles connaissances défendue par Google, Oracle ou Paypal, tout d’abord, ne se fait plus exclusivement en opposition à une Eglise réactionnaire mais face à différentes règles bioéthiques liées avant tout à notre culture humaniste actuelle. Ces barrières morales à ne pas franchir sont considérées par les techno-progressistes comme des obstacles, des conservatismes empêchant la bonne marche de la Technique qu’ils jugent inéluctable et bénéfique en tous points pour l’homme. Ensuite, l’émancipation individuelle, principal objectif de la diffusion des savoirs au temps des Lumières, a laissé place à un dessein d’une tout autre nature anthropologique : le règne de l’hyper scientisme afin de pallier à la vulnérabilité humaine. L’homme par nature sujet aux aléas n’aurait d’autres choix pour se protéger que de s’en remettre à la science et ses calculs, seuls capables d’écarter toute forme de risque. Dernière illustration en date de ce principe : la voiture sans chauffeur de Google ou comment la conduite automatique doit éliminer la probabilité qu’un accident se produise.

Les leaders transhumanistes ont été personnellement confrontés à de graves problèmes de santé dans leur existence. Paralysie partielle des cordes vocales pour Larry Page. Porteur du gène LRRK2, son associé Serguei Brin présente pour sa part des risques élevés d’être atteint un jour de la maladie de Parkinson. Tandis que Raymond Kurtzweil ne s’est jamais vraiment remis de la mort prématurée de son père emporté par un infarctus, alors qu’il n’avait que 22 ans. Soucieux avant tout du bonheur de l’Homme, les défenseurs d’une humanité augmentée voient dans le corps la source de son malheur, sa prison à l’instar de Platon. La chaire est vulnérable au temps, symbolisé par la vieillesse puis la mort, et à la souffrance que sont l’handicap et la maladie. Le système biologique étant sujet à une obsolescence programmée, c’est la vélocité des avancées technologiques qui devra permettre, quelqu’en soit le prix à payer, d’endiguer cet amoindrissement, jusque là jugé fatal par nos civilisations.

Historiquement partis à la conquête de l’Ouest, puis de l’espace et de la révolution informatique, l’esprit pionnier de la Californie est dorénavant en marche pour conquérir l’ultime Frontière : le corps humain. Portés par le grand mythe originel nord-américain de la Frontière et par la devise de l’Etat californien (Eureka !), les tycoon de la Silicon Valley, artisans de l’explosion d’internet qui a entièrement reconfiguré les espaces sociaux-économiques et cognitifs de notre époque, souhaitent désormais faire du corps l’objet nouveau de l’extension du domaine du libéralisme.

Telle l’idéologie de la Destinée Manifeste chère aux Pères fondateurs des Etats-Unis d’Amérique au XIXème siècle, alors persuadés que le destin de la jeune nation américaine était de civiliser la Côte Ouest du Nouveau Continent, le Transhumanisme trahit un véritable messianisme. Un messianisme post moderne. Ses zélateurs sont convaincus que l’apparition d’un néo-humain finira par être imparable et qu’il faut tout faire pour en permettre la réalisation. Imparable en termes de moyens de résistance aux agressions bioclimatiques grandissantes, d’une part, mais aussi et surtout car ces choix d’évolution deviendront des plus rationnels au sein d’une société guidée par les valeurs techno libérales propres à l’idéologie transhumaniste. L’homo economicus ne pourra qu’être en proie à un effet d’entrainement mécanique et mimétique. La mise en concurrence des corps optimisés dans un environnement économique et social intra compétitif poussera le plus grand nombre à vouloir être physiquement et génétiquement augmenté au risque de se voir dépassé par le voisin.

En effet, pourquoi vouloir se priver de la vie éternelle ? De l’amour éternel, du plaisir éternel ? Par quel masochisme l’homme préfèrerait-il se passer de formidables innovations à même de révolutionner son existence ? La liste non exhaustive , qui peut parfois laisser songeur, a le mérite d’annoncer d’extraordinaires avancées technoscientifiques, en tant que telles :

  • fabrication de tissus et d’organes humains grâce à l’impression 3D
  • exosquellette à commande mentale destiné aux handicapés moteurs
  • l’immortalité cybernétique via le mind uploading (téléchargement de la conscience humaine sur un ordinateur, lui-même intégré dans un robot, nouvel avatar de l’individu)
  • rétablissement de la mobilité et du toucher pour les amputés à l’aide de membres bioniques connectés à une puce implantée dans le cerveau
  • implants rétiniens à vision nocturne
  • découverte de la molécule paramycine à même de régénérer les cellules de l’organisme, etc, etc.

Cette esthétique du futur laisse présager une société terriblement inégalitaire, dominée d’avantage par les riches, en capacité de financer leur amélioration physiologique. On peut du coup craindre que cette nouvelle différenciation sociologique donnera alors très certainement naissance à une guerre des mondes inédite, digne des meilleurs romans cyberpunk, voyant s’affronter d’un côté les humains «  évolués » versus les barbares restés au stade actuel et régressif du sapiens. C’est en tout cas ce que laisse présager une déclaration de Kevin Warwick, transhumaniste et docteur en cybernétique, célèbre pour s’être implanté une puce dans le bras, véritable interface neuronale capable de téléguider des objets connectés à distance: « La technologie risque de se retourner contre nous. Sauf si nous fusionnons avec elle. Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur».

Ce sens de l’Histoire, effroyable, correspond à la logique extrême du mouvement libertarien très présent dans les rangs de la Singularity University, représenté par la frange dite « extropiste » du mouvement. Adepte de la liberté individuelle poussée à son paroxysme dans le cadre d’une économie de marché où la régulation étatique n’a surtout pas sa place, le libertarisme, positionné à la droite de la pensée libérale, prône l’anarcho-capitalisme comme mode d’organisation politico-économique. Rien ne doit pouvoir entraver le droit naturel de l’individu à la liberté, à la propriété privée, valeur suprême, et à disposer de son corps et de son esprit comme bon lui semble. L’anarchocapitalisme des transhumanistes ne saurait donc concevoir la légitimité de règles bioéthiques imposées par les Etats. Etats qu’il souhaitent d’ailleurs voir disparaître, liberticides, freins à la réalisation individuelle qui seule dans sa recherche d’intérêt propre, selon la vieille antienne d’Adam Smith, permet à la société de progresser.

Les inquiétantes perspectives transhumanistes confirment, dans une forme jusqu’auboutiste, ce que dénonçait déjà en 1950 le philosophe post-marxiste Jacques Ellul : la sacralisation de la technique au bénéfice de la profanation de la Nature. Le marché omnipotent mais librement consenti par ses acteurs a, au fur et à mesure du XXème siècle, irrigué dans les consciences individuelles des valeurs technophiles de performance, d’utilité, d’optimisation, d’individualisme narcissique, d’hyper mobilité, d’accélération du temps, d’hypercommunication informatisée, etc. tout simplement en raison du statut même de la technique au sein du système capitaliste : son vecteur de maximisation. Du stade de moyen, la technique s’est progressivement transformée en finalité du fait de l’incapacité de l’homme à assumer pleinement sa liberté, aliéné par l’organisation capitaliste de la société réduisant ses citoyens à de purs agents économiques qu’une sainte et implacable trinité résume : travailleurs, consommateurs et investisseurs.

La Technique, en tant que force autonome en constante progression, ne pouvait donc qu’échapper de plus en plus aux démocraties libérales qui lui ont confié les clefs de leurs destinées en s’y subordonnant sans toujours s’en rendre compte. Et Internet de devenir le « système nerveux de nos sociétés », dixit Julian Assange.

Les dégâts produits par notre société technicienne, comme aimait à l’appeler Ellul, ont jusqu’à présent été tristement constatés : pollution environnementale, effet de serre, catastrophes nucléaires, addictions numériques en tout genre, chômage provoqué par le machinisme, etc. Pour autant, ils ne sont rien face à la menace gigantesque que font peser les ambitions transhumanistes sur notre destin, inégalée dans l’histoire de l’Humanité. Nieszche a spéculé sur la mort de Dieu, le Surhomme des transhumanistes dans sa volonté de puissance, y parviendra en tuant la mort. Victorieux de 20 siècles de questionnement métaphysique, le nihilisme contemporain deviendrait alors l’unique horizon de cette post humanité où la transcendance naturelle serait définitivement enterrée par l’immanence artificelle. Horizon des plus accablants car comme l’a écrit Nicolas Gogol dans les Ames mortes , « La vie perdrait toute beauté s’il n’y avait pas la mort ».

D’un point de vue plus prosaïque, cela laisserait poindre de parfaites conditions pour qu’un nouveau totalitarisme apparaisse. La notion de souveraineté du peuple chère au Contrat social de Rousseau serait radicalement remise en cause par l’anéantissement de la démocratie et son corollaire, le Droit. A partir du moment où une poignée d’individus se verrait dotée d’une puissance incommensurable, l’éternité, pourquoi continueraient-ils à se soumettre aux lois de la République et pour quelles raisons naïves et angéliques n’iraient-ils pas en profiter pour domestiquer les plus faibles ?

Sans parler du défi démographique que poserait le phénomène de surpopulation engendré par l’arrêt des décès…Quelle politique de natalité en réponse à la reconfiguration de la pyramide des âges ? Un nouveau malthusianisme en perspective ? Quid du financement des retraites face à l’apparition d’éternels inactifs ? Quelles réponses écologiques pour une planète alors au bord de l’implosion ? L’établissement de colonies sur Mars comme certains l’évoquent aux USA ? On ne se refait pas…l’insatiable mythe yankee de la Frontière ! Qui fait néanmoins sourire quand on sait, selon les études du MIT, que les colons commenceraient à mourir par asphyxie passés 78 jours de présence sur la planète rouge….

On le voit bien : les fantasmes des augures californiens génèrent plus de questions qu’ils n’apportent de réponses. Dés lors, la communauté transhumaniste voit s’affronter en son sein des divergences de vue quant à l’impact sociétal d’une humanité modifiée. Les bio progressistes reprochant aux techno libéraux de faire fi des conséquences sociales au profit d’une vision exclusivement centrée sur l’individu, insensible à tout vivre ensemble, soucieux en premier lieu de son bonheur personnel et totalement hermétique au futur de la collectivité.

D’où l’impérieuse nécessité d’adopter, ce que le philosophe allemand Hans Jonas nomme le principe de responsabilité. Ou l’intangible interdiction de toute technologie présentant le moindre risque de faire disparaitre l’Humanité. Cette appréciation devant être confiée, comme l’a proposé il y a peu le Dr Israel Nisand, à une instance transnationale chargée de relever les grands défis biopolitiques et éthiques de demain. Instance qui risque malheureusement de se faire attendre pendant que le prosélytisme transhumaniste, lui, fait de plus en plus d’émules chez les fonds d’investissement de la Côte Ouest. Venture capitalist qui valorisent les start up de la Singularity University proportionnellement à leurs promesses marketing de longévité…C’est dire si la puissance de feu financière des exaltés de l’homme nouveau risque de prendre de court les Etats…

 

 

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